Carte Blanche
Hommage à Jérôme Bosch En cours de séchage
Jean Guillaume donne à ses sculptures un minimum d’éléments permettant de générer une histoire. Elles sont donc figuratives, bien que la femme, l’homme ou l’animal ne soient pas représentés de manière réaliste. Les corps sont simplifiés, tendent parfois vers une géométrisation des volumes, sans motifs de décor, sans couleurs excessives, sans détails superflus. Soit ils se dressent droits, fiers et statiques, soit ils sont en mouvement et particulièrement en d’étranges équilibres. En effet, une autre caractéristique des créations de Jean Guillaume, comme de sa personnalité, est l’humour, souvent issu de jeux de mots et de calembours, qu’il traduit dans l’argile par des assemblages de formes d’origines diverses, parties de corps, objets ayant changé de fonction. Auparavant, il a donné vie à des objets du quotidien, telles les Marmites espionnes au visage surgissant sous le couvercle, ou les pichets marcheurs, courant sur deux pattes. Dans les absences de précision des habits, des chevelures ou des expressions, l’imagination du spectateur trouve une place à combler, tout comme dans la recherche d’une explication à la situation offerte. Jean Guillaume supprime souvent le tronc, il crée ainsi des personnages en marche, composés de pieds, de jambes et de mains actives, ou simplement d’une tête sur pieds. Nulle atrocité dans ces mutilations, ces nouveaux êtres sont sereins et moins terrifiants que leurs illustres ancêtres, œuvres de Jérôme Bosch.
L'homme composé d’une tête coiffée d’un bol, en équilibre sur deux jambes accrochées à l’emplacement des oreilles, et dont un reste de corps semble s’envoler à l’horizontale, est décliné en plusieurs sculptures de taille différente. Le visage blanc, inexpressif et plat, au seul nez saillant, à la bouche discrète et fermée, pose un regard fixe, droit devant. La pupille est un petit trou ou un gros rond noir entouré du bleu turquoise qui recouvre également ses vêtements. Ce bleu turquoise et le rose - des engobes - sont les deux couleurs vives qui s’opposent au blanc et aux bruns nuancés du grès brut cuit au bois. Toutes les couleurs sont mates afin de ne pas renvoyer la lumière qui perturberait la lecture des volumes.
La Famille Détail
Les plus récentes sculptures ici exposées, qui sont issues de la dernière cuisson lors des « Grands Feux » d’octobre 2019, représentent soit des mains, soit des visages. Les mains sont anguleuses, comme taillées au couteau dans une argile déjà ferme. Elles sont ouvertes ou refermées sur un bol, sur une énigmatique barre bleue ou sur elles-mêmes. Les têtes sans cou, sans oreilles, chauves, sont des volumes ovalisés comme un galet qui privilégient uniquement la face, réduite elle aussi au minimum : un nez pointu, une petite bouche aux lèvres pincées, mais les yeux ouverts, seuls témoins d’un hypothétique mouvement, en regardant à gauche ou à droite, et d’une éventuelle expression de soumission, de passivité. Ces têtes sont collées, superposées en diverses orientations ; deux ou trois petites s'enroulent autour d’une ou deux plus volumineuses, c’est la famille, parents et enfants, anonymes et asexués. Les yeux questionnent en se regardant mutuellement, ou certains, au contraire, sont tournés vers l’extérieur. À partir de là, l’histoire reste à imaginer. Ces têtes oblongues, aux couleurs minérales, suggèrent également un amoncellement de pierres, un retour de la terre à ses origines, mais aussi un clin d'œil aux rochers sculptés bretons.
Jean Guillaume dessine, croque ses idées et choisit celle qui lui donne l'envie de sa transposition en volume. Après la mise au point d’une maquette, il commence la pièce finale. Il veut étonner et surprendre celui qui regarde. Il est un adepte des doubles sens. Il est influencé par l’illustration des dessinateurs de presse du XIXe siècle, notamment Grandville qui, par le trait, donne la parole aux images. Mais Jean Guillaume n’a pas de message, il capte l’attention du spectateur, lui suggère un titre, qui nomme en fait toutes les sculptures réalisées sur le même thème, et laisse sa fantaisie inventer l’avant ou la suite de la situation du personnage sculpté.
Jean est un inconditionnel de la cuisson au bois, il aime les contraintes des préparatifs, la coupe, le fendage du bois, comme la précision de l’enfournement. Puis il vit la cuisson elle-même comme un moment d’exception pour la magie du feu, la transformation de la matière, la fusion, l’odeur, les crépitements du bois… et bien évidemment, il en aime le résultat, les nuances de matières et de toucher, les contrastes de couleurs temperés par les cendres et les effets de la réduction de cuisson dans le four de type Sèvres. Jean reste attaché aux techniques apprises auprès de Françoise Bizette, puis de Jean et Jacqueline Lerat, d’excellents enseignants qu’il n’a pas oubliés.
Cette exposition d’une quinzaine de sculptures, dans une mise en scène originale, propose une nouvelle appropriation de l’espace Carte Blanche et questionne l’Illusion.